Le
processus d'écriture de Ionut Caragea (Alias Snowdon King) est avec "La
Suprême émotion" le lieu d'une enquête préliminaire. Le poète d'origine
roumaine - et même s'il prend un nom à l'américaine, on verra pourquoi plus
loin - ne joue pas pour autant à cache-cache avec son histoire. Son livre
donne l'effet d'un puzzle. Ce dernier ne se laisse connaître que sous formes
d'indices dispersés. Prenant le risque de la poésie (donc de l'écriture de
soi) Snowdon King cherche à donner une assise à l'afflux de tout ce qu'il
draine en lui. Les dépôts de vies (le "s" est important puisque par l'exil il
en connaît déjà deux) et de lectures se transforment en impulsions poétiques.
"La suprême émotion" devient une sorte de journal intime qui roule des mers
intérieures de la Caspienne à l'embouchure du Saint Laurent.
Surgit un autoportrait fiévreux et lyrique. Il contient de belles réflexions,
des moments rares d'intensité même si la poésie demeure encore trop emphatique
ou guindée et fait naître quelques (rares) réticences. Mais Snowdon King est
jeune. Or le chemin de la poésie est long, il faut du temps pour faire bouger
la langue. Reste tout de mêmes des oratorios de la douleur et de la rédemption
au sein d'un univers qui à n'en pas douter deviendra singulier. Les germes
sont là d'un souffle et d'un condensé humain à la recherche de la
réconciliation. Dès lors ce qui compte n'est plus : qu'est-ce qui se dit du
monde dans la poésie mais comment ? Chaque poème inscrit un moment donné. Il
correspond par son souffle à des événements vécus.
Par ailleurs le poète n'a de cesse de chercher des rapports. Rien ne l'oppose
à ce qui serait le réel, au contraire. C'est pour cela que la question de
l'amour est importante pour lui. S'y joue bien plus que sous toute autre forme
de traduction, d'influence non un mais le rapport au monde. Et celui-ci passe
aussi par le choix du "format" des poèmes... Certains permettent de faire un
type d'inscriptions, inscriptions que le changement de format transformera à
nouveau. De petits formats réclament d'être un peu plus petits encore. Plus
loin, à l'inverse, tout doit s'élargir vers quelque chose de plus grand. Pour
Snowdon King il ne peut donc pas y avoir de stockage des formats prédéfinis.
Leurs choix s'effectuent dans la continuité et l'impératif "logique" du
travail de reprise et de conquête du poète. Et ce même s'il a du mal à trouver
encore l'essence même de sa voix :
"D'où venez-vous, mes mots
De quelle maçonnerie de la nuit
De quelle magie blanche de la neige
éternelle
De quel coeur dont les fenêtres
sont fermées
Peut-être une boîte à surprise
De désirs sans fond"
écrit-il dans "La magie des mots aux dents acérées". Mais il prouve là combien
la poésie est une exigence. Pour le poète les mots sont aussi "naturels"
qu'énigmatiques... Et parfois ils se déploient à la manière d'arabesques
matissiennes - même s'ils sont traités d'autres fois de manière brutale
puisque tracés par la succession d'interventions particulières dont ils
tentent de conserver l'état particulier.
L'ambition du poète n'est pas de faire de la poésie de poète, pas plus que
d'en faire un jeu qui limiterait les textes à un délassement. Il s'agit de
l'envie de se confronter avec l'idée de la matière poétique en tant que
matière du monde. L'ambition est majeure. Elle réclamera encore de
l'approfondissement mais elle donne l'occasion d'une confrontation avec une
masse, un poids, une épaisseur de vie. L'idée de la profondeur est traitée
par couches. Cela permet déjà d'envisager la question de la densité même si
parfois une part de "jeu" ou de distance permettrait paradoxalement une
respiration plus ample que le livre laisse à l'état d'étouffement. Néanmoins
ce texte permet à Snowdon King d'éprouver ses vies et de les accepter.
C'est aussi un pari pour lui de voir comment son travail va se développer dans
un lieu et un contexte particulier. Influencé par ce qui le précède, le poète
ne tourne pas autour du pot. Son écriture devient une manière de dire la
difficulté de s'extraire de certains chemins pour en trouver de nouveau même
s'
"il n'est pas jusqu'au moindre
départ
qui ne laisse derrière lui un
retour".
Mais par ce biais Snowdon King aborde aussi la question des limites et des
seuils tout en accordant à la poésie ce qu'on lui refuse trop souvent
aujourd'hui : le privilège d'une beauté plus agissante que décorative.
L'écriture devient le moyen de franchir des passages, d'explorer le rapport du
"fond" au "motif". Cela renvoie à une forme de dilatation de l’expérience
vécue. La poésie reste à ce titre capable de passer d'une logique d'espace
"européen" (espace centripète) à un espace plus "américain" (centrifuge). D'où
sans doute la volonté du poète de changer de nom. Cela n'est jamais innocent
et révèle une manière de parier sur le futur plus que de se crucifier au
passé. Certes la situation du poète fait que son héritage est complexe mais
celui-ci impose la nécessité inhérente de passer des seuils. D'ailleurs le
poème se distancie de l'espace. Il prend place sur une surface qui peut
excéder le présent. Entre la vie et son inscription poétique surgit une
nouvelle source d'expérience : celle des livres à venir. C'est pourquoi "La
suprême émotion" reste un livre avenir... (LE
COURRIER INTERNATIONAL DE LA FRANCOPHILIE, septembre, 2009)